MERYEM

MERYEM

Bonjour Meryem, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis née en 1967 au Kurdistan, en Turquie. Je suis maman de deux enfants et grand-mère d’une petite-fille qui a aujourd’hui neuf ans. J’ai travaillé dans des domaines différents et variés et, aujourd'hui, je consacre mon temps à lutter pour la défense des droits des femmes dans différentes associations.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours?
Je suis arrivée en Suisse en 1989 avec mon mari en tant que réfugiée politique et nous avons dû traverser plusieurs pays d’Europe avant de pouvoir nous installer ici. Mes enfants étaient restés en Turquie et ce n’est qu’au bout de quatre années, après l’obtention de notre permis humanitaire, que j’ai pu les revoir et les faire venir. Cela a été un véritable déchirement ; malgré tout, aujourd'hui, je suis heureuse d’être ici avec eux.

La situation politique dans mon pays est extrêmement complexe. Le simple fait d’être kurde et, en plus, de confession alévie dans un pays à majorité sunnite, suffisait pour subir une forme de persécution. Je n’étais pas particulièrement engagée politiquement mais apporter une aide humanitaire aux forces de libération kurdes pouvait faire de vous une personne contrainte à l’exil.

D’où vient votre volonté de vous engager pour des causes sociales féministes?
J’ai toujours souhaité faire des études, mais le fait d’être une femme au Kurdistan limitait énormément l’accès à l’école. Très jeune, j’ai donc été confrontée aux inégalités présentes dans notre société en raison du genre. Ces inégalités touchent tous les aspects de la vie quotidienne et, en remarquant que les femmes souffraient beaucoup, j’ai compris très tôt qu’il fallait se battre pour exister et pour avancer.

Heureusement, mon père avait un esprit relativement ouvert et m’a laissé une certaine liberté, même s’il devait lui-même composer avec les règles imposées par la société, notamment, celles d’envoyer ses filles en mariage au plus tôt. A cause de cela, j’ai dû me marier à l’âge de seize ans et me conformer à ce qui était attendu. Cependant, j’ai pu arracher un compromis : mon mari, c’est moi qui l’ai choisi.

Une autre raison de mon engagement est le fait que j’ai dû mettre un certain temps pour m’approprier une langue, le français, que je ne connaissais pas. Combiné à une scolarisation limitée, cela a rendu mon intégration en Suisse particulièrement difficile. Aujourd’hui, je suis plus à l’aise à l’oral, mais cela n’a pas toujours été le cas. En ayant en tête les difficultés que j’ai rencontrées durant cette période-là, j’ai estimé qu’il était de mon devoir d’accompagner au mieux des demandeuses d’aide qui seraient confrontées à la même situation. Je suis très curieuse et plutôt entreprenante ce qui a toujours été un atout mais ce n’est pas forcément le cas de tout le monde, notamment les femmes migrantes qui peuvent se sentir oppressées par une société dont elles ne comprennent pas les codes.

Comment avez-vous découvert le programme Multiplicatrices ?
Je suis restée très proche de mes origines et j’ai pu aider et accompagner des femmes issues de la communauté kurde qui, comme moi, ont débarqué dans ce pays sans beaucoup de ressources.

Plusieurs années après mon arrivée en Suisse, j’ai rejoint la Lajîn, L’Assemblée des Femmes Kurdes du canton de Vaud, créée en 2017. Cette association m’a apporté une forme de stabilité et m’a aussi permis d’expérimenter, sans le savoir encore, un rôle proche de celui de Multiplicatrice. Nous y organisons différentes activités : accueil, orientation, accompagnement des femmes kurdes dans la résolution de problèmes de gravité variable. Nous participons également aux événements féministes importants en Suisse pour continuer à mettre la lumière sur les problématiques que rencontre notre communauté. Alors, lorsque la Lajîn m’a proposé la formation des Multiplicatrices, cela a semblé une évidence. Je fais donc partie avec fierté de la première volée et j’ai même poursuivi avec une deuxième année afin d’approfondir mes connaissances.

Qu’est-ce que cette formation vous a apporté ?
Les cours sont extrêmement intéressants et permettent d’aborder en profondeur les problématiques vécues par les femmes. Les violences de genre sont encore malheureusement omniprésentes et on ne peut décemment plus fermer les yeux. La formation nous donne des outils concrets pour mieux comprendre ces violences, mais aussi pour apprendre à accompagner les victimes avec respect et humanité. Elle nous pousse également à réfléchir à nos propres comportements, à nos réactions et à la manière dont certaines violences peuvent être banalisées dans nos sociétés ou dans nos cultures. Pour moi, cette prise de conscience est essentielle, parce qu’elle permet ensuite d’agir de manière plus juste et plus adaptée auprès des femmes qui demandent de l’aide.

Cette formation m’a aussi beaucoup appris sur le plan personnel. L’un des points qui m’a le plus marquée est l’importance de prendre du recul face à certaines situations de violence. Avant, j’avais tendance à intervenir immédiatement pour tenter de résoudre le problème. Durant la formation, j’ai compris qu’il fallait d’abord observer ostensiblement la situation, se rapprocher de la victime avec délicatesse, lui demander si elle souhaitait de l’aide, l’écouter puis, si nécessaire, l’orienter vers les autorités compétentes.

L’écoute est véritablement la compétence centrale que nous apprenons à développer pendant la formation. Prescrire un comportement ou imposer une décision est souvent contre-productif et n’amène pas souvent le résultat escompté. Il faut laisser la personne venir à son rythme, dans un cadre bienveillant, et adopter une posture la plus neutre possible.

Au moment de la formation, je vivais moi-même une séparation. Ainsi, cela m’a permis de mieux comprendre le vécu de certaines femmes. Par exemple, je souhaitais quitter mon mariage sans forcément divorcer. Si quelqu’un m’avait dit à ce moment-là : « Tu dois divorcer », je ne l’aurais probablement pas écouté. C’est pour cela qu’il est essentiel de respecter le rythme des victimes et de les accompagner avec humanité.

J’ai aussi compris à quel point le contexte culturel joue un rôle important. Certaines femmes vivent des situations de violence sans même les identifier comme telles, parce qu’elles ont grandi dans un système où ces comportements sont considérés comme normaux. Je prends l’exemple de femmes qui gèrent absolument tout dans leur foyer : elles s’occupent des finances, du ménage et des enfants sans liberté personnelle. Dans ma culture, ce genre de situation est fréquent, et cela me désole profondément.

Que signifie pour vous être multiplicatrice ?
Pour moi, être Multiplicatrice, c’est être attentive à tout ce qui se passe autour de soi, à la fois au niveau individuel et collectif. Il est important de comprendre le monde dans lequel nous vivons et de prendre position face aux injustices de manière forte et affirmée. Une Multiplicatrice doit être curieuse, concernée par les questions politiques et sociales, parce qu’elle fait pleinement partie de la société.

Être Multiplicatrice, c’est aussi oser aller vers quelqu’un et poser simplement ces questions : « Que se passe-t-il ? Avez-vous besoin d’aide ? » Avec de l’humanité, on peut créer des liens solides et permettre aux personnes de ne plus se sentir seules.

Être Multiplicatrice, c’est finalement être profondément humaine : promouvoir le partage, le respect de l’autre, le non-jugement et la compassion. La violence existe à tous les niveaux, dans les relations entre les hommes et les femmes, mais aussi plus largement dans la société. Nous devons apprendre à faire preuve de compassion.

Être Multiplicatrice, c’est aussi apprendre à prendre soin de soi. Pendant longtemps, j’ai beaucoup donné aux autres, parfois au détriment de ma propre santé. La formation m’a appris qu’il fallait aussi savoir poser des limites. Il est essentiel de bien se connaître pour reconnaître le moment où une situation devient trop lourde à porter seule. La collaboration entre Multiplicatrices est d’ailleurs une force immense : nous pouvons nous soutenir les unes les autres.

Que pensez-vous de l’entraide? Arrivez-vous à demander de l’aide vous-même?
J’ai appris à demander de l’aide. Avant, j’avais du mal à le faire, parce que je pensais devoir tout gérer seule et je suis de nature plutôt généreuse. Donner était plus facile pour moi que recevoir. Mais après un choc psychologique important et grâce à la formation, j’ai compris que recevoir de l’aide est aussi une force. Aujourd’hui, j’accepte davantage le soutien de mes proches, notamment de mes enfants, et je n’hésite plus à demander de l’aide lorsque j’en ai besoin. L’aide peut prendre plusieurs formes, et il ne faut pas hésiter à solliciter de l’aide autour de soi. Les Multiplicatrices sont justement là pour apporter cette aide-là.

Un dernier mot ?
La vie est belle, il faut continuer à s’accrocher. Je suis une femme forte et fière de l’être et j’ai l’intention de le clamer bruyamment . Il faut garder espoir et conserver la lumière dans son coeur.

Et surtout, je suis extrêmement fière de mes enfants et de ma petite-fille. Aujourd’hui, ils portent une partie de mon histoire et de mes valeurs, et cela me rend profondément heureuse de les voir grandir et évoluer.

Merci Meryem.

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