MARISA

MARISA

Bonjour Marisa. Comment avez-vous découvert le monde associatif ?
J’ai connu le monde associatif très tôt. Lorsque je suis arrivée à la Chaux-de-Fonds à l’âge de 14 ans avec mon père et ma sœur, j’ai eu la chance d’avoir pour professeur de français Monsieur Daniel Devaud. Il était très investi auprès des élèves allophones qui arrivaient dans sa classe. Même après notre passage, il continuait à suivre notre parcours avec beaucoup d’attention. Il n’a pas hésité à rédiger des lettres de recommandation pour encourager les équipes pédagogiques successives à nous donner notre chance lorsque cela était nécessaire. Il a même continué à me donner des cours de français bien après. D’origine angolaise, je ne parlais que le portugais. Je me souviens qu’il venait chez nous pour expliquer le système scolaire suisse à ma famille et s’assurer que j’étais correctement orientée.

M. Devaud a été une personne véritablement extraordinaire dans mon parcours. Il m’a énormément marquée et m’a donné un premier aperçu concret de ce que représente un engagement associatif. En parallèle, depuis l’âge de huit ans, j’ai toujours eu cette envie profonde de travailler auprès des enfants des rues.

Quel a été votre parcours professionnel et social ?
Après l’ECG, option sociale, j’ai effectué un stage en 2012 dans le cadre de ma maturité à Récif à Neuchâtel, une école de français pour femmes qui a la particularité de disposer d’une garderie.

Récif accueille uniquement des femmes ayant la responsabilité de leurs enfants et ne pouvant pas accéder à une scolarisation classique. Grâce à cette structure, elles peuvent suivre des cours d’alphabétisation ou consolider leurs connaissances tout en sachant leurs enfants à proximité. Cette expérience m’a profondément marquée. J’y ai rencontré des femmes aux profils très variés, souvent hautement diplômées dans leur pays d’origine, mais confrontées aux difficultés liées à l’apprentissage d’une nouvelle langue et à l’intégration.

Déjà, à cette époque, Récif représentait pour moi une première expérience proche du rôle de Multiplicatrice, dans la mesure où nous accompagnons les femmes dans le développement de leur autonomie scolaire, financière, sociale et culturelle. J’ai également participé à des ateliers autour de la multiculturalité afin de mettre en valeur la richesse des parcours individuels, sans enfermer les personnes dans des catégories.

Plus tard, après avoir travaillé dans différents domaines, j’ai décidé de m’orienter dans un apprentissage d’ASSC (Assistante en Soins et Santé Communautaire). J’ai effectué un stage dans une clinique et cela a été une véritable révélation. Cet environnement correspondait parfaitement à mon dynamisme et à mon besoin d’apporter mon aide aux autres. C’est d’ailleurs pour cette raison que je vais bientôt débuter des études d’infirmière à Neuchâtel.

Comment avez-vous découvert le projet des Multiplicatrices ? 
Je suis membre du comité fondateur d’une association appelée le Village africain, dans le canton de Vaud. En son sein, nous organisons différentes activités autour de la promotion des cultures africaines et de l’éducation des jeunes afrodescendante.x, afin de leur permettre de garder un lien avec leurs origines. Plusieurs membres du Village africain sont également engagés dans d’autres structures associatives. C’est notamment par l’intermédiaire d’un collègue, Claude, impliqué à PROFA, que j’ai entendu parler du projet des Multiplicatrices. Lorsqu’il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une formation autour des violences de genre, j’ai tout de suite eu envie de m’investir parce que cela correspondait pleinement à mes valeurs.

Comment définiriez-vous le projet des Multiplicatrices ? 
Pour moi, c’est avant tout un projet communautaire et multiculturel extraordinaire. Il réunit des femmes issues de cultures, d’histoires et de parcours très différents autour d’un objectif commun : créer une véritable sororité. Le but est de former des femmes capables de transmettre ensuite les informations au sein de leurs propres communautés mais aussi en dehors. C’est ce qui fait la force du projet, cette diversité culturelle. Une Multiplicatrice peut accompagner une femme, quelle que soit son origine.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant la formation ? 
Très vite, les ateliers nous ont permis de comprendre que les problématiques abordées dépassaient largement la seule question des violences faites aux femmes. Nous avons travaillé sur des réalités multiples : les femmes LGBTQIA+, les femmes sans-papiers, les femmes appartenant à des minorités religieuses, les femmes allophones, et bien d’autres situations encore.

Un autre des aspects qui m’a le plus marquée est l’importance d’apprendre à garder une posture neutre, sans tomber dans la surinterprétation, tout en restant profondément empathique. Le rôle des Multiplicatrices n’est pas de remplacer les professionnelle.x, mais d’offrir un accompagnement humain, bienveillant et respectueux. Il s’agit d’écouter les femmes demandeuses d’aide, de les accueillir sans jugement et de les orienter vers les services compétents.

Une Multiplicatrice n’est pas non plus dans la prescription des comportements. Notre rôle consiste surtout à identifier certaines situations, à respecter le rythme des personnes et à ne pas leur imposer une marche à suivre. Il faut savoir faire un pas de côté pour laisser la place à la demandeuse d’aide afin qu’elle puisse exprimer sereinement ses besoins. Il s’agit en somme de créer un espace sécurisant et une relation de confiance. Cela demande du temps, de la patience et beaucoup d’écoute.

J’ai également été très marquée par les informations liées au statut administratif de certaines femmes qui restent dans des situations de violence par peur de perdre leur permis de séjour ou de se retrouver sans papiers. Aussi, nous avons été formées dans le sens de pouvoir leur transmettre des informations fiables et adaptées. D’ailleurs, un atelier très important portait sur la recherche d’informations et de ressources. De ce travail est né le Guide des Multiplicatrices, un livret en constante évolution qui recense de nombreuses adresses et associations vers lesquelles orienter les femmes ayant besoin d’aide. 

Comment incarnez-vous votre rôle au quotidien ? 
Je suis Multiplicatrice en permanence. Une femme battue, une femme méprisée, une femme qui subit des violences, c’est une femme que je ne peux ignorer. J’ai naturellement tendance à aller vers elle pour lui proposer mon aide. Il m’est déjà arrivé d’intervenir auprès de femmes qui ont ensuite pris conscience de leur situation et commencé à mettre des choses en place pour s’en sortir.

Les Multiplicatrices sont avant tout de très belles rencontres humaines. Effectuer la formation a été l’occasion pour moi de rencontrer l’autre dans toute sa diversité, mais aussi de découvrir à quel point nos vécus se rejoignent parfois malgré nos différences culturelles. Cela permet de déconstruire beaucoup de préjugés. On pourrait imaginer que certaines femmes issues de certaines cultures sont moins engagées dans les luttes féministes ou moins enclines à défendre leurs droits, alors qu’en réalité, c’est souvent tout le contraire.

Que représente pour vous l’entraide ? 
L’entraide s’est manifestée de manière tout à fait inattendue durant la formation. En effet, celle-ci nous a aussi permis de revisiter nos propres histoires personnelles avec un regard nouveau. Nous nous sommes beaucoup soutenues entre nous, notamment à travers l’écoute et l’accompagnement de récits parfois très douloureux. Et de cette manière, j’ai pu ressentir une forme de solidarité qui m’est aujourd’hui indispensable. Les Multiplicatrices m’ont ainsi donné la possibilité de libérer davantage ma parole, aussi bien dans la sphère privée que dans l’espace public.

L’entraide est également essentielle lorsque nous faisons face à des situations complexes : il est important qu’aucune Multiplicatrice ne reste seule. C’est d'ailleurs l’une des valeurs cardinales dans ma culture d’origine et cette valeur est profondément ancrée en moi. Je rêve ainsi d’un immense réseau de Multiplicatrices réunissant des femmes de toutes les communautés, toutes fortes et toutes alliées face aux violences sous toutes ses formes.

Et vous, est-ce que vous demandez de l’aide ? 
Oui. Très tôt, notamment durant ma formation à l’ECG, j’ai compris l’importance de demander de l’aide. Il est indispensable de le faire pour ne pas se retrouver prise dans des situations ingérables. Par exemple, j’ai pris conscience que certaines personnes travaillant dans l’accompagnement pouvaient elles-mêmes reproduire des violences qu’elles n’avaient pas déconstruites. Pour éviter cela, j’ai rapidement entrepris un travail sur moi-même auprès de différents professionnels : psychologues, coachs, etc.

L’arrivée de ma fille a renforcé cette réflexion. Je sais que je dois l’aider à grandir en étant une minorité visible et je vais essayer de lui donner des outils pour faire face au regard des autres et à ce que sa différence peut lui renvoyer. Pour y arriver, j’aurai besoin de toute l’aide possible.

Un dernier mot ?
Il est important de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

J’ai découvert les Multiplicatrices à travers le Village africain, avec cette conviction profonde que la multiculturalité est une richesse. Je souhaite que les générations futures puissent faire le choix conscient de considérer cette diversité comme quelque chose de positif et la protéger. Personnellement, cette expérience m’a énormément apporté. Elle m’a donné de l’espoir et m’a permis de rencontrer des personnes qui, malgré des parcours très différents du mien, me ressemblent profondément.

Quand on regarde l’autre en se disant : « Tiens, tu ne viens pas du même endroit que moi, et pourtant tu me ressembles », cela nous emplit d’un sentiment de compassion et d’amour envers lui. C’est fort et profondément humain.

Merci Marisa.

 

 

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