DAISY

DAISY

Bonjour Daisy, pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Daisy, mariée et maman de deux enfants. Je suis née le 8 août 1980 dans la province de Callao à Lima au Pérou.

Quelle est l’histoire de votre parcours ?
Durant l’année 2000, après l’école obligatoire et après quelques allers-retours avec le Pérou, j’ai décidé de m’installer en Suisse pour poursuivre mes études. Après l’obtention d’un CFC en décoration d’intérieur à Genève en 2003, j’ai travaillé pendant plusieurs années dans deux entreprises et je me suis mariée. L’arrivée de mon deuxième enfant en 2013 va m’amener à réfléchir sur la suite de mon parcours professionnel. Je me suis demandé si c’était vraiment la carrière que je souhaitais poursuivre. Ce qui a alimenté mes réflexions c’est d’abord le changement de direction au sein de mon entreprise privilégiant la verticalité au lieu de l’horizontalité à laquelle je suis habituée; ensuite, le statut de requérant d’asile de mon mari me confrontant à une réalité que je connaissais peu et me permettant d’expérimenter l’aide et l’accompagnement aux personnes migrantes; enfin mes différents voyages dans des régions plutôt peu fréquentés (Irak, frontière avec la Syrie) en raison de leur situation politique me faisant de rencontrer d’autres cultures. Pour l’ensemble de ces raisons, j’ai décidé de tout plaquer et de recommencer à 0. J’ai déposé ma démission, obtenu une rupture conventionnelle et je me suis complètement orientée vers cet univers qui m’appelait avec force : le social.

Comment êtes-vous devenue une Multiplicatrice ?
En 2016, j’avais une certitude : je voulais travailler dans le social, mais sans diplôme spécifique orienté dans cette discipline, ce serait complexe. Le conseiller en emploi qui m’accompagnait a compris mon projet et m’a orientée vers un poste de secrétaire sociale à l’AMIG (Aide aux Migrants), une unité de l’Hospice général où j’ai travaillé pendant une année et fait mes premiers pas dans ce domaine. En parallèle, je me suis engagée dans des activités bénévoles : cours de français aux requérants d’asile, co-création et animations d’ateliers… Ces expériences m’ont fait prendre conscience des nombreuses difficultés rencontrées au quotidien par les migrante.x et les requérante.x d’asile. Une année après le début d’une formation à l’École de culture générale (ECG) , j’ai rejoint la Croix-Rouge en tant que responsable des boutiques Vêt'Shop, c’est d’ailleurs le poste que j’occupe encore actuellement. Durant ma dernière année de maturité, j’ai travaillé dans un service dédié aux migrant.es qui souhaitent retourner dans leur pays d’origine mais qui n’ont pas de statut légal à Genève.

Une collègue de la Croix-Rouge, sensible à mon dynamisme et mon engagement, m’a proposé de rejoindre l’ Ademag, une association de lutte contre les violences domestiques de genre. J’ai tout de suite intégré l’Association convaincue par leurs actions. Et il se trouve que Ademag participe activement à la création du programme Multiplicatrices en 2023. Ni une, ni deux, j’ai effectué la formation et voilà, je fais fièrement partie de la deuxième volée des Multiplicatrices.

Qu’est-ce que vous avez appris durant les formations du programme et plus largement en étant Multiplicatrice qui vous a marqué ?
La formation a eu lieu sur sept demi-journées entre Lausanne et Genève à travers plusieurs ateliers. Différentes institutions impliquées dans différentes problématiques sociales nous ont accompagnées durant ces ateliers. J’ai pu mesurer la richesse du réseau existant dans les cantons de Vaud et de Genève. Ayant déjà une certaine expérience, j’ai pu approfondir mes connaissances et développer de nouvelles approches.

Et c’est ce qui m’a d’ailleurs marquée durant ma formation, l’attention portée à la manière d’accompagner les demandeuse.x d’aide. En effet, il est important que cette approche se fasse de manière consciente, réfléchie et adaptée pour que ce soit optimal. J’ai souvent été frustrée par ce que je considère comme un problème dans le travail social : le décalage entre les exigences administratives et la réalité du terrain. Par exemple, il est difficile de comprendre pourquoi certaines femmes victimes de violences conjugales n’osent pas porter plainte contre leur agresseur : issues de minorités fragiles et souvent sans statut légal, elles craignent d’être arrêtées. Également, le fait qu’elles s’expriment peu ou pas du tout en français rend leur témoignage difficile à comprendre dans son ensemble. Il manque une certaine humanité qui à mon sens leur porte un grand préjudice et il faut lutter contre cela.

En quoi ce programme est important pour vous ?
Je m’y sens profondément utile. Être présente pour les demandeuse.x d’aide, les écouter avec sincérité, sans jugement et sans me substituer à elles, est essentiel pour moi. Le programme m’a notamment permis de développer et de renforcer les outils concrets pour mener ce travail d’accompagnement à bien. Il est important d’être correctement formées pour effectuer ce travail en ceci qu’une demandeuse.x d’aide est en recherche d’un soutien stable et fort.

De plus, le travail que nous effectuons est avant tout un accompagnement humain, sans jugement et avec empathie, ainsi que le respect de sa trajectoire et en toute humilité. C’est ce qui, à mon sens, manque encore au niveau des institutions officielles et qui fait que certaines demandeuse.x d’aide peuvent parfois reculer devant des procédures perçues comme froides et mécaniques. Cet accompagnement humain me tient particulièrement à cœur.

Comment incarnez-vous votre rôle de multiplicatrice dans votre vie ?
Lorsque je suis arrivée à Ademag, j’ai compris que moi-même j’avais été une victime de violences psychologiques, ce qui a été un choc monumental pour moi, je ne m’en étais jamais rendue compte. Être Multiplicatrice aujourd’hui signifie donc pour moi avoir vécu dans ma chair ce que c’est que d’être une victime et de pouvoir fournir dans la mesure de mes capacités ce qui manque dans les autres espaces : le soutien et l’écoute.

Je suis une Multiplicatrice au quotidien. Ce n’est pas un travail pour moi, mais une vocation. Aussi, c’est en permanence que je porte cette casquette, peu importe le contexte et le lieu : dans les transports publics, au supermarché, dans la rue, les violences faites aux femmes sont partout et dès que je peux, j’interviens. C’est bien plus fort que moi, je me dois d'intervenir parce que je ne peux rester indifférente. Le fait d’être militante fait de moi cette personne engagée 24h/24, 7/7j.

Toutefois, je fais une distinction claire entre mon travail social à Genève à la Croix-Rouge et mon engagement au sein des Multiplicatrices dans la mesure où je ne me pense pas compétente pour, par exemple, donner des conseils juridiques et financiers à une demandeuse.x d’aide. Bien sûr, je rapatrie une grande partie de mon expertise dans le milieu social dans mon investissement en tant que Multiplicatrice, mais je ne me présente pas d’office comme “professionnelle”. Mon rôle consiste avant tout à écouter, orienter et partager mon expérience. Dans la plupart des cas, elles savent déjà qui mobiliser spécifiquement. Et d’ailleurs, il se trouve que certaines personnes se tournent vers Ademag pour un accompagnement plus approfondi.

Pour vous c’est quoi l’entraide ?
L’entraide fait partie intégrante de mon héritage familial et culturel. En tant que femme, je pense que nous faisons face à des fardeaux souvent lourds, liés à notre genre et aux contextes dans lesquels nous évoluons. Ces fardeaux peuvent se croiser : sexisme, racisme, validisme, grossophobie, classicisme, etc… Certains ne sont pas nécessairement visibles mais ils sont très dévastateurs pour les femmes en raison de l’aspect systémique des oppressions. Il est donc du devoir des femmes de s’entraider au quotidien pour les supporter au mieux, et cela ne sera possible que si elles exacerbent leur empathie que je pense naturelle (chez certaines, plus présentes tout de même que chez les autres). Il me semble essentiel que les femmes se soutiennent mutuellement.

Et vous, vous arrivez à demander de l’aide si vous en avez besoin ?
Oui, bien sûr que je demande de l’aide lorsque c’est nécessaire. C’est même indispensable car c’est inscrit dans notre charte des Multiplicatrices. Le travail que nous menons peut être émotionnellement exigeant, et il est important de pouvoir s’appuyer sur un réseau. Évidemment, chaque cas reste confidentiel, cependant, il peut être évoqué pour rechercher des pistes concrètes de solutions.

Un dernier mot :
Je suis très reconnaissante envers Ademag, la Fondation Surgir et toutes les institutions partenaires pour ce programme dans lequel je me retrouve et qui me passionne. Je suis heureuse au quotidien d’apporter mon aide et cela est possible parce que ces structures existent. Je suis assez triste que la Suisse, pays pourtant des droits humains, reste encore plutôt rétrograde en matière de protections des droits de femmes. En guise d’exemple, le terme “féminicide” (meurtre d’une femme en raison de son identité de genre) n’est toujours pas reconnue dans la législation de ce pays, ce qui est très grave. Il s’agit de continuer de se battre pour que cela le soit un jour et que de manière générale, les femmes ne subissent plus ces violences dans un futur plus ou moins proche.

Daisy, merci.

Fondation SURGIR 

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