
Bonjour Angela. Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Angela Wiebusch de Faria. Je suis maman de deux filles et grand-mère de trois petits-fils. Je suis née dans le sud du Brésil, notamment à Teutônia où j’ai vécu avec mes parents jusqu’à l’adolescence, ainsi qu’ à Porto Alegre et à São Leopoldo. J’ai ensuite vécu au Salvador puis je suis arrivée à Genève en 2003
Pouvez-vous présenter votre parcours ?
J’ai une formation d’éducatrice sociale commencée au Brésil et même si j'ai dû interrompre mes études à l’université, je n’ai jamais cessé de travailler dans ce domaine, notamment auprès d’enfants et d’adolescente.x exposée.x à des situations de violence. J’ai surtout travaillé avec des enfants de la rue. Oeuvrer dans le domaine de la justice sociale et des droits humains est pour moi une véritable vocation.
En 1996, je pars au Salvador, un pays marqué par de nombreuses crises. J’y rejoins mon mari, qui travaille dans une organisation internationale d’aide humanitaire.Là-bas, je m’engage comme bénévole auprès des mineure.x salvadorienne.x en en situation de grande vulnérabilité après la guerre civile.
À mon arrivée à Genève, je me suis orientée naturellement vers le travail social. Mes propres difficultés d’adaptation sont devenues une force et m’ont amenée à m’intéresser aux personnes migrantes et à leur intégration en Suisse. Je me suis engagée comme bénévole à Terre des Hommes pendant trois ans.
En 2013, ma famille et moi nous sommes rendus à New-York puis nous sommes revenus en Suisse. Quelque temps plus tard, dans le prolongement de mon investissement dans des associations féministes, nous avons fondé un comité politique pour dénoncer les injustices sociales. L'assassinat de la militante et conseillère municipale brésilienne Marielle Franco a d’ailleurs été un veritable déclencheur dans notre engagement. Par ailleurs, j'ai été l'une des fondatrices du Comité international pour la liberté de l’ancien président brésilien Lula Da Silva en 2018.
Comment en êtes-vous arrivée à devenir Multiplicatrice ?
Peu de temps après mon retour à Genève, j’ai participé à de nombreuses manifestations autour de la Grève féminine et féministe à Genève. Puis, j’ai fini par intégrer les rangs d’Ademag, une association dont les valeurs me parlaient énormément: c’était une évidence de la rejoindre en tant que bénévole.
En 2023, j’ai fait partie de la première volée des Multiplicatrices, sous l’impulsion de Luz Marina, coordinatrice d’Ademag. Elle m’a encouragé à rejoindre cette formation, développée en collaboration avec la Fondation Surgir à Lausanne, programme qu’elle considère comme essentiel pour accompagner au mieux les femmes en situation de violence. J’ai immédiatement été convaincue par l’importance de ce projet. Ce programme permet de mettre en pratique des valeurs qui me sont chères : l’accueil, l’empathie et l’écoute. J’ai notamment participé à l’élaboration de la Charte des Multiplicatrices, qui met en avant ces principes fondamentaux.
Quel est votre rôle et votre place en tant que Multiplicatrice ?
Mon rôle consiste à aider et à accompagner des femmes en situation de vulnérabilité et qui restent souvent invisibilisées. Elles vivent des situations complexes (violences intrafamiliales, situation de dépendance affective ou financière) et ne savent pas souvent vers qui se tourner pour parler de leurs problèmes. Je suis donc là pour les aider à se préparer à faire face à des institutions qui peuvent parfois être perçues comme dures ou peu accessibles.
Je me considère donc comme un lien entre ces victimes et les institutions. Je les oriente vers les services appropriés dans le strict respect de leurs besoins. Beaucoup rencontrent aussi des difficultés à s’exprimer en français, ce qui les empêche de faire entendre pleinement leur situation et ma proximité linguistique avec elles permet que cet obstacle soit levé.
Quelle est la qualité indispensable d’une Multiplicatrice selon vous ?
Pour moi, tout commence par l’écoute. Je ne suis ni psychologue ni avocate, mais je suis convaincue que toute première approche d’une victime dépend largement de la manière de l’écouter et de l’entendre, sans préjugés ni jugement. Chaque situation est unique, chaque femme a son histoire et sa culture : il est essentiel de ne pas appliquer des réponses et des procédures mécaniques. C’est un aspect important qui ressort d’ailleurs dans la Charte des Multiplicatrices.
Dans mon travail de Multiplicatrice, j’ai eu l’occasion d’accompagner plusieurs femmes, principalement hispanophones. Beaucoup sont venues en Suisse dans le cadre d’un mariage et/ou dans l’espoir d’une vie meilleure, et se retrouvent dans des situations très difficiles qui font qu’elles n’osent pas se tourner vers les autorités judiciaires suisse. Certaines craignent de perdre leur autorisation de séjour, d’autres n’ont pas confiance dans les institutions. Il arrive même que des victimes soient perçues comme des agresseurs, faute de connaissance du système socio-juridique.
Être Multiplicatrice me permet de mieux comprendre la complexité de leurs situations et d’adapter mon approche. Dans la mesure du possible, je ne les laisse pas seules : je prends régulièrement de leurs nouvelles et je m’intéresse à l’évolution de leur situation.
Cependant, c’est un engagement qui peut être aussi délicat. Il y a parfois un sentiment d’indignation et d’impuissance face à certaines situations et il est important d’apprendre à gérer ses propres émotions et à garder une certaine distance. À Ademag, nous avons la possibilité d’échanger avec un.e psychologue, grâce à Reef. Cela m’aide à ne pas me laisser submerger, car j’ai tendance à être très investie, y compris sur le plan politique. Bien que je sois une Multiplicatrice en tout temps, il est essentiel pour moi de poser des limites entre cet engagement et ma vie personnelle et familiale.
Et l’entraide, qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Je pense que c’est indispensable que les femmes s’entraident face aux violences qu’elles subissent. C’est ensemble qu’on peut avancer et uniquement à ces conditions que l’on peut avancer. J’ai en tête ces deux slogans : Si una es violentada, todas somos violentadas : si l’une de nous est victime de violence, nous sommes toutes touchées et "Si tocan a una, respondemos todas"* : si l’on en touche une, nous répondons toutes. Il faut garder espoir et continuer de se battre, tant que cela sera nécessaire.
Angela, merci.
* Slogan féministe célèbre, issu de la chanson « Canción sin miedo » de Vivir Quintana.
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