
Bonjour Aichetou. Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?
Je suis Mauritanienne et je suis arrivée en Suisse en 2015. J’ai travaillé pendant plusieurs années comme juriste à la Banque Centrale de Mauritanie puis je me suis mariée et je suis venue m’installer en Suisse, où j’ai eu une fille. Après mon divorce, j’ai dû recommencer à zéro et réapprendre à vivre de manière autonome. Cela passait notamment par le fait de retrouver un travail et pour cela j’ai dû affronter un parcours tortueux tant sur le plan administratif que financier ou même social. J’ai dû apprendre à me repérer dans ce nouveau système et à acquérir les outils nécessaires pour avancer. Cette période a été particulièrement difficile, mais elle m’a aussi permis de mieux comprendre les réalités auxquelles de nombreuses femmes migrantes sont confrontées.
Comment avez-vous commencé à vous engager dans le milieu associatif ?
C’est à cette période que j’ai rencontré une grande communauté africaine et que j’ai rejoint une association, le Village africain du Canton de Vaud. Nous y organisions des ateliers destinés aux enfants afin de leur permettre de mieux connaître leurs racines culturelles.
Un jour, l’un des responsables m’a parlé d’une formation proposée par le centre vaudois PROFA qui recherchait des Multiplicatrices pour accompagner des femmes demandeuses d’aide. Immédiatement, j’ai eu envie de m’engager sans hésiter. Ni une, ni deux, je me suis spontanément rendue au premier cours. Cette première séance m’a complètement convaincue : j’ai tout de suite compris que c’était exactement ce que je voulais faire.
Cependant, n’ayant pas de solution de garde pour ma fille pour pouvoir suivre tous les cours, j’ai hésité à poursuivre la formation. Mais une des organisatrices m’a dit quelque chose qui m’a profondément touchée : “ Rien ne nous arrête. Amenez votre fille, nous l’accueillons volontiers et nous la garderons le temps que vous suiviez les cours en toute quiétude.” Cette phrase a laissé une empreinte très forte en moi.
Que vous a apporté la formation ?
Durant cette formation, j’ai rapidement compris l’importance du rôle des Multiplicatrices. Je me suis sentie proche de l'histoire de certaines femmes du fait de ma propre expérience. Je me suis même dit que j’aurais aimé, moi aussi, rencontrer ce type de soutien à certains moments de ma vie. Quand on ne sait pas où aller, qui contacter, quoi faire ou à quel moment agir, tout peut devenir extrêmement lourd et décourageant. La formation m’a permis d’acquérir des outils concrets que je peux aujourd’hui mobiliser pour aider d’autres personnes.
Ce qui m’a profondément motivée à participer à cette formation, c’est qu’elle est pensée avant tout pour accompagner des femmes migrantes. J’ai pris conscience de la complexité des situations qu’elles traversent. Elles doivent comprendre le fonctionnement du système administratif, des assurances, apprendre à maîtriser la langue, trouver un emploi, etc…Même lorsque ces femmes sont très diplômées, toutes ces démarches peuvent devenir écrasantes pour elles. Et si elles ont des enfants, cela se complexifie encore plus. Il leur faut comprendre les attentes du système scolaire, savoir vers qui se tourner pour les soins, les activités, les gardes, ou simplement lorsqu’on a besoin d’aide pour assister à un rendez-vous important.
À cela peuvent s’ajouter des violences psychologiques ou physiques de la part des membres de leur famille, qu’elle soit ici ou dans leur pays d’origine. D’ailleurs, la pression que subissent les femmes de la part des membres de la famille restée au pays est une réalité qu’il faut absolument étudier tellement elle est réelle. Certaines femmes finissent même par retourner vers des conjoints maltraitants parce qu’elles se sentent perdues ou épuisées par le système.
Autre chose qui m’a marquée pendant la formation est l’importance du respect du rythme d’une demandeuse d’aide. Il faut l’accompagner au mieux sans essayer d’imposer son point de vue ni prescrire un comportement. Sinon, cela peut produire l’effet inverse de celui recherché et l’objectif c’est justement de permettre à la personne de cheminer vers sa propre libération dans un cadre sécurisant. Des outils comme l’écoute active nous aident énormément dans cette démarche.
Quel rôle joue l’écoute dans votre accompagnement ?
Il faut garder à l’esprit que la grande majorité de ces femmes savent souvent vers quels services se tourner, mais elles ne se sentent pas toujours réellement écoutées. La barrière de la langue et les différences culturelles compliquent souvent les échanges. Une femme Kurde m’a un jour confié qu’elle s’était sentie particulièrement comprise par moi parce que, malgré nos origines différentes, nous partagions un vécu commun. Cette rencontre m’a beaucoup touchée. Depuis toujours, je suis passionnée par la complexité humaine, par les parcours de vie et par la richesse des personnes. Je suis convaincue qu’il n’existe pas de véritable barrière lorsqu’on prend le temps d’écouter sincèrement quelqu’un.
Je me sens profondément concernée par toutes ces femmes qui se battent chaque jour pour survivre et avancer. Pouvoir leur apporter une aide, même ponctuelle, représente énormément pour moi. Le fait de parler plusieurs langues facilite beaucoup cette proximité.
Que signifie pour vous être multiplicatrice ?
Pour moi, être multiplicatrice, c’est transmettre une information qui peut être difficile d’accès et la faire circuler. Nous nous appuyons beaucoup sur le bouche-à-oreille, qui reste un moyen extrêmement puissant pour diffuser des informations pertinentes, utiles et fiables. L’information que j'ai donnée au départ finit ainsi par voyager de femme en femme pour atteindre celles qui en ont besoin.
Comment vivez-vous votre rôle de Multiplicatrice?
Je suis une Multiplicatrice en permanence. On crée forcément des liens avec les personnes que l’on accompagne, et cela compte beaucoup pour moi. Il m’est arrivé de recevoir des messages de demandeuses d’aide pendant mes vacances et d’y répondre tout simplement parce que j’estime qu’il est important d’ être présente.
J’ai tendance à leur dire que si elles ont besoin de quelque chose, je suis disponible pour leur répondre parce que certains problèmes peuvent trouver des solutions beaucoup plus simples qu’on le pense et il suffit d’avoir accès à la bonne information au bon moment.
Notre rôle est aussi de permettre aux femmes de gagner du temps, d’éviter certaines errances administratives et de retrouver un peu d’apaisement dans leur quotidien. Évidemment, il faut penser à se préserver parce que nous avons notre propre vie à gérer.
Et l’entraide, qu’est-ce que cela représente pour vous ? Arrivez-vous à demander de l’aide vous-même?
Comme je l’ai dit, l’entraide fait profondément partie de moi. C’est d’autant plus vrai que dans le contexte actuel, elle me paraît indispensable. Paradoxalement, j’ai parfois du mal à demander de l’aide pour moi-même. J’ai longtemps essayé de tout gérer seule, surtout depuis mon arrivée en Suisse. En Mauritanie, l’aide allait souvent de soi, même sans être demandée. L’entraide fait partie de la vie quotidienne ; elle est profondément ancrée dans les relations sociales. Ici, on hésite davantage à solliciter les autres, parfois par peur de déranger.
Depuis que j’ai rejoint les Multiplicatrices, je réapprends justement cette idée de solidarité et j’essaie de la transmettre autour de moi. Ensemble, nous sommes plus fortes.
Un dernier mot ?
Je souhaite que les générations suivantes continuent de se battre pour les droits des femmes. Ma fille, qui a aujourd’hui huit ans, est déjà très sensible à ces questions. Elle comprend que le fait d’aider les autres est essentiel et que la solidarité est ce qui relie les êtres humains.
Le monde a besoin de cela. Nous méritons toutes et tous de vivre dans la dignité, le respect et l’harmonie.
Merci Aichetou.
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